Souffle Magazine.
Des tourangeaux qui ont fait du chemin
Achram, sans papiers : “Ne nous oubliez pas…”
par Mélina Lhermite
Archam* est arrivé en France au début de l’année 2009 avec sa femme et ses deux petites filles laissant derrière lui toute sa famille et son pays d’origine : l’Arménie. Aujourd’hui toujours en attente de sa carte de séjour, il habite dans l’agglomération tourangelle avec l’espoir d’un jour devenir français et rendre à cette terre d’accueil tout ce qu’elle lui a donné.
*Le prénom a été modifié.

Carte de l’Arménie. Source : Wikipédia.
De quelle manière êtes-vous arrivé à Tours ?
Avant de partir d’Arménie, j’ai demandé le visa pour circuler dans l’espace Schengen en Lituanie. Avec ma femme et mes deux filles, nous sommes entrés légalement en France le 3 janvier 2009. Arrivés à Paris, nous avons été pris en charge par la Coordination d’Accueil des Familles Demandeurs d’Asile (CAFDA) qui nous a trouvé deux petites chambres.
Pourquoi avez-vous quitté l’Arménie ?
Nous étions heureux la-bas. Avec mon grand frère, nous avions une entreprise de production d’alcool. Nous avions une belle maison, une belle voiture et une belle vie. Mais je n’étais pas d’accord avec certaines manœuvres du gouvernement et de la mafia. On se faisait raquetter. Après avoir donné environ 20 % de notre salaire pour les taxes comme en France, l’état et la mafia nous prenait presque la moitié de notre salaire. En Arménie, la police, le gouvernement et les élus sont supérieurs aux citoyens alors qu’en France tout le monde est à égalité. En France, le patron salue ses employés ! Pas en Arménie.
Carte de la diaspora arménienne. Source : Wikipédia.
Comment se sont passés vos premiers mois en France ?
Quatorze mois après notre arrivée, le secours catholique nous donnait environ 38 euros par mois. L’assistante sociale de la CAFDA a réussi à nous obtenir 150 euros par enfant et par mois pour l’école versés par la mairie. On mangeait du pain, des conserves des Restos du cœur … Mais les enfants n’avaient pas de bonbons, ni de gâteaux.
Racontez-nous votre quotidien aujourd’hui.
Depuis que nous sommes en France, nous n’avons plus rien. Je suis venu ici pour vivre bien et pour être protégé. Mais pour l’instant sans carte de séjour, nous n’avons pas beaucoup de droit. Nous ne pouvons pas acheter une maison. Aujourd’hui, j’ai un livret A mais je n’ai pas le droit à plus. Je n’ai pas de carte bleue ! On ne veut pas que les français payent pour nous. Je veux travailler pour pouvoir payer à mon tour.
Comment se passent les démarches pour obtenir vos papiers ?
Treize mois après notre arrivée, la préfecture nous a donné le récépissé de la carte de séjour c’est-à-dire un papier permettant de résider en France pendant l’étude du dossier de demande de carte de séjour. L’année dernière nous avons reçu une réponse négative de la Cours Nationale du Droit d’Asile. Nous avons alors fait appel à l’assistante sociale pour refaire une demande et obtenir notre carte de séjour (à renouveler tous les dix ans). Cela nous permettrait de rester plus longtemps et de nous intégrer encore plus.
Qu’attendez-vous de l’avenir ?
Je voudrais que la préfecture ou le gouvernement nous donnent nos cartes de séjour pour vivre en France et être français. Chaque personne naît libre, peut choisir sa religion et son lieu de vie. La France a beaucoup aidé l’Arménie en 1988 lorsqu’il y a eu un séisme. Et je la remercie ! Aujourd’hui, ne nous oubliez pas… Je veux vivre pour la France, être patriote et la servir. J’ai toujours considéré la France comme un pays démocratique où les droits de l’Homme sont très respectés. Il y a des pays comme la Pologne et la Russie où le racisme existe depuis longtemps. Pas en France. La France a aussi une grande histoire et des valeurs. Les français sont gentils avec les gens. Nous, nous sommes très bien intégrés.
Qu’aimez-vous particulièrement à Tours ?
Après Paris, Tours est la première ville dans laquelle nous habitons. Nous y sommes depuis le 9 septembre 2010. Je pense que si on vit dans une ville, on doit l’aimer et la respecter. Et puis nous avons déjà visité plusieurs musées et quelques châteaux de la Loire. Les enfants ont beaucoup aimé.
Vous êtes régulièrement confrontés à la police, qu’en pensez-vous ?
C’est normal, ils font respecter la loi, c’est leur travail. Par contre, je n’approuve pas le fait qu’ils rentrent chez les gens sans frapper. Ils prennent les clés des femmes de ménage et s’introduisent dans les appartements sans y être autorisés. Un matin, nous étions couchés et ils sont entrés. Nous avons eu peur.
Quelles actions menez-vous pour lutter contre ça ?
Nous cherchons aussi des solutions pour les demandeurs d’asiles et pour essayer de limiter les problèmes avec la police lors de rassemblements. Faire des manifestations nous met aussi en danger. Les policiers repèrent les visages et si un jour on a besoin, ils nous reconnaissent. Mais nous sommes conscients que tout le monde ne peut pas obtenir ses papiers. Rien n’est vraiment possible à notre échelle, des associations comme la Croix Rouge devraient demander une loi. Nous sommes pour la loi, pas contre.
Qu’est-ce qui vous manque le plus d’Arménie ?
Nos proches. Nous avons laissé nos parents, nos frères et sœurs la bas. En France, nous n’avons pas d’autres membres de la famille.
Si vous deviez retourner dans votre pays d’origine, que se passerait-il ?
Si c’était le cas, ce ne serait pas juste pour nos enfants. Ils parlent français mais pas arménien. Ils iraient dans les classes les plus faibles alors qu’ici ils ont un bon niveau. Cela fait trois ans que nous n’avons reçu aucune réponse. Si on ne nous permet pas de rester en France, il fallait nous le dire dès le départ. Maintenant que nous sommes intégrés, ce serait injuste de nous demander de partir. Certains n’ont pas de réponse depuis 5 ans, ce n’est pas logique. Nous renvoyer là-bas maintenant briserait nos vies. Certains jeunes terminent le lycée mais dès qu’ils cherchent du travail, les patrons exigent qu’ils aient une carte de séjour. Ils se retrouvent alors dans une impasse.
Quelle est la première chose que vous ferez si vous obtenez vos papiers ?
Acheter une maison ! Je voudrais trouver un logement à côté de mon travail. Et puis j’aimerai voyager et découvrir davantage la France. Ma femme était enseignante en Arménie. Si elle avait ses papiers, elle pourrait prendre des cours de français et retrouver du travail. Nous vivrons ici en respectant la loi et en aidant les gens dans le besoin. On veut être heureux ! Je veux un bel avenir pour mes enfants.
Posté dans : Souffle 2.0 Février 2012 |
